ast New York, un quartier déshérité de Brooklyn. Ici, plus de la moitié de
la population est noire ou latino. Les immigrants récents sont issus de la péninsule
indienne. Image convenue de l'Amérique : des enfants jouent au basket dans la
rue. Image moins traditionnelle : le nombre impressionnant de personnes à la
bouche largement édentée. A l'angle de la rue Chestnut et de l'avenue Pitkin,
une affiche couvre le mur d'un bâtiment de briques rouges.
"We make
dreams come true" ("Nous réalisons vos rêves"). United
Home réhabilite du vieux pour vendre du neuf.
"Ce sont des rats",
tranche Lionel Ouellette, de l'association Changer, qui s'occupe d'
"activités
communautaires".
Des "rats" ? Intermédiaire d'un gros promoteur immobilier,
United Home, explique le militant, "ne vise pas les pauvres, mais fait
miroiter l'accession à la propriété aux basses classes moyennes. Ensuite,
il se paye sur la bête". Le candidat à la propriété se voit
proposer un "no doc" ou un "low doc loan" -
un prêt nécessitant pas ou peu de justificatifs, mais à taux évolutif.
Deux ou trois ans plus tard, les remboursements augmentant fortement, il
est menacé de saisie. Plusieurs associations poursuivent aujourd'hui United
Home pour discrimination raciale, tentant de démontrer que l'intermédiaire
vise en priorité des ressortissants des minorités ethniques. Il y a les "rats",
et aussi les"vautours" : les spécialistes du deed theft,
le "vol de contrat". Sur un poteau télégraphique, une affichette :
"Nous empêchons les saisies et payons cash." Pas de
nom, juste un numéro d'appel gratuit. "Les voleurs de contrat
promettent de vous sauver de la saisie puis vous piquent votre maison",
tempête Sarah Ludwig, juriste et codirectrice de Nedap (Neighbouring Economy
Development Advocacy Project), une autre association d'"assistance
communautaire".
La plus connue des méthodes des "voleurs de contrat"
consiste à se faire remettre par la personne menacée de saisie son acte de
propriété en lui faisant signer une "cession temporaire".
Ils s'engagent à prendre en charge le remboursement du prêt, en contrepartie
d'un loyer d'un montant inférieur. En plus, ils offrent cash une somme supérieure
au prix initial de l'appartement. Vous l'aviez payé 60 000 dollars il y a dix
ans ? Ils vous en "donnent" 80 000 dollars. "Quand tout ira
mieux, vous rachèterez votre maison", promettent-ils. Le problème
est qu'elle vaudra alors 400 000 dollars.
La juriste ne compte plus les cas de gens "tombés dans le panneau",
qui se sont retrouvés à la rue. Car, quelque temps plus tard, l'acquéreur "temporaire"
revend la maison. On connaît, dit-elle, de nombreux cas d'appartements ainsi
acquis et plusieurs fois revendus. Et chaque fois plus cher à un emprunteur
ayant contracté un prêt "no doc".
Les "rats" et les "vautours", à East New
York, Gloria Edwina Knight et Milagro Munoz les connaissent bien. La première
est noire, la seconde latino. Son cas est un classique. D'origine portoricaine,
née à New York, trois enfants adultes, Milagro vit avec sa fille aînée et
travaille depuis vingt ans comme assistante dentaire à l'hôpital Jamaica de
Brooklyn. Le 31 mai 2005, elle achète une maison individuelle à un étage.
Coût : 550 000 dollars - 5 000 d'apport personnel, le reste financé par un
prêt à risques.
L'agence immobilière Team Mates Realty lui a tout fourni : le courtier,
l'organisme de crédit (Long Beach Mortgage, une filiale de Washington
Mutual), le contrat. Le prêt est divisé en deux, une partie fixe, l'autre évolutive.
Elle sort le dossier de son sac. Le fixe : 956,34 dollars par mois ; l'évolutif
: 2 646,87 dollars par mois. Du moins au départ. Sachant que son salaire
mensuel avant impôts atteint 2 850 dollars, et compte tenu des 900 dollars
que lui donne sa fille pour la location du rez-de-chaussée, faites le compte.
Revenus : 3 750 dollars. Remboursement : 3 600 dollars. Durée du prêt :
quarante ans... Comment une société de crédit se couvre-t-elle devant une
telle impossibilité de remboursement ? La signature de la vente est rapide.
"Tout est parfait", estime Leesa Shapiro, son avocate. Les
juristes du banquier et de l'agent immobilier, qui ont rédigé les contrats
de vente et de prêt, n'y voient rien à redire. Elle n'avait qu'à signer, "là,
là et là". "Rentrée chez moi, je me suis sentie mal.
J'avais fait une bêtise, mais je ne savais pas laquelle." Plus tard,
trop tard, en relisant son contrat, Milagro s'apercevra que le courtier, Nick
Mangianara, avait inscrit à la ligne "revenus" : "16 000
dollars par mois"...
Récemment, le montant de la part évolutive du remboursement est passé à
3 323,33 dollars. Total : 4 280 dollars par mois. Milagro a appelé la banque,
expliqué qu'elle ne pourrait pas, que toutes ses maigres économies étaient
déjà parties en remboursements. "Ils m'ont promis une réponse dans
quarante-six semaines"... "J'ai proposé des remboursements réduits
avant de renégocier mon prêt. Ils refusent tant que mon dossier est à l'étude."
Alors, depuis trois mois, elle ne paie plus. Un collecteur de dettes l'a déjà
appelée deux fois, la menaçant de saisie. Chaque matin, elle part travailler
la peur au ventre, redoutant de trouver un ordre de saisie dans sa boîte aux
lettres au retour.
Pourquoi s'est-elle embarquée dans cette folie ? "Mes enfants me
disaient : "Tu es nulle, tu n'as rien à toi." En Amérique, quand
vous n'êtes pas propriétaire, vous n'êtes personne. Je me suis dit que je
pouvais y arriver." Soudainement, ses yeux s'embuent. A-t-elle honte
? "Non. Je suis une victime. Ils m'ont prise dans leurs filets parce
que je suis une femme. Mais j'ai tant de colère. Et ça me met encore plus en
rage de savoir qu'ils continuent de faire ça à tant de gens aussi crédules
que moi. Des femmes surtout."
"Milagro est une battante, clame Gloria. Si elle croit, elle
s'en sortira." Gloria croit. "Pasteur Knight", comme
on l'appelle, officie à l'Eglise pentecôtiste voisine et reçoit dans un
jardin broussailleux, devant sa petite maison de bois où elle accueille
quatre nécessiteux et où folâtrent ses huit chats. C'est une femme âgée,
douce mais déterminée, qui a été enseignante pendant trente ans. Pendant
toute la discussion avec Milagro, elle a consciencieusement pris des notes sur
un gros cahier.
Gloria est un cas rare. Il y a dix ans, elle a vaincu la Bankers Trust et
Delta Funding, un organisme de crédit immobilier. En 1995, son mari, pasteur,
meurt. Le couple doit encore 62 000 dollars pour la maison, mais Gloria est en
arrêt maladie. La banque propose de lui avancer 88 000 dollars pour
refinancer son crédit : 3 000 dollars par mois à rembourser sur trente ans.
Gloria se retrouve vite menacée de saisie. A la mairie de New York, un avocat
nommé Joshua Zinner lui jette : "Je ne peux rien pour vous."
"Vu son nom, je me suis dit qu'il était juif. Je lui ai lancé :
"Souvenez-vous des trompettes de Jéricho. Pour le croyant, rien n'est
impossible." Il a ri."
Zinner enquête, démontre au juge que Delta, l'organisme de crédit, vise
les personnes insolvables pour les exproprier, et en priorité les femmes
noires et seules. Le 18 janvier 1999, un article paraît dans le New York
Times sur le cas de Gloria. Ralph Nader, le célèbre avocat des
consommateurs, s'en empare. L'affaire est bouclée en quelques semaines :
Delta Funding quitte l'Etat de New York. La pasteure vit toujours chez elle.
"Démontrer que le bailleur s'en prend intentionnellement à des
femmes membres des minorités pour les spolier est la meilleure défense,
estime Lionel Ouellette. Mais c'est difficile." La plupart du
temps, le juge considère l'individu ayant signé un prêt prohibitif
responsable de ses actes.
Que l'affaire remonte aux années 1990 n'étonne pas John Taylor, président
de la NCRC (National Community Reinvestment Coalition), un lobby qui, à
Washington, représente quelque 600 ONG d'action sociale. "Les prêts
prohibitifs existent chez nous depuis vingt ans, rappelle-t-il. Dès
2002, nous avons senti poindre la crise. La moitié des contractants
n'auraient jamais dû se voir proposer ces prêts. Mais intermédiaires et
brokers à Wall Street se faisaient de telles commissions !"
Le 26 août, le New York Times a publié une enquête sur
Countrywide Financial, la plus grosse société de crédit immobilier du pays.
Plusieurs anciens courtiers témoignaient de la manière dont la direction
avait poussé ses agents à systématiquement proposer des prêts à risques
à des personnes dont les revenus justifiaient un prêt conventionnel.
Acorn (Association of Community Organisation for Reform Now), une ONG
active dans 100 grandes villes américaines, a publié le 6 septembre une étude
fouillée sur les "disparités raciales dans l'accès au crédit".
Dans l'Etat de New York, à revenu égal, Noirs et Hispaniques ont
respectivement 3,6 et 1,6 fois plus de probabilité que les Blancs de se voir
proposer ce type de crédit. Moyenne des remboursements : 3 400 dollars les
deux premières années, puis 4 200 dollars et enfin 6 000 dollars après la
sixième année.
Pour la seule ville de New York, les ordres de saisie sont passés de 6 800
en 2005 à 14 000 à ce jour. En juillet, ils avaient augmenté de 93 % en un
an, à l'échelle des Etats-Unis, selon la NCRC, le lobby de John Taylor. Et
1,1 % des ménages américains en sont déjà menacés. On estime que deux
millions de familles supplémentaires le seront dans les dix-huit mois. En
2006, les prêts hypothécaires à risque ont connu leur apogée. "Or
les problèmes commencent généralement au bout de deux ans, dit Lionel
Ouellette. 2008 s'annonce terrible."