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Les rats, les vautours et les prêts à risques

Gloria Edwin Knight à Brooklyn. Crédits photo : David Brabyn pour "Le Monde". | Crédits photo : David Brabyn pour "Le Monde".
 

Gloria Edwin Knight à Brooklyn. 
Crédits photo : David Brabyn

LE MONDE | 20.09.07 | trouvé sur lemonde.fr

ast New York, un quartier déshérité de Brooklyn. Ici, plus de la moitié de la population est noire ou latino. Les immigrants récents sont issus de la péninsule indienne. Image convenue de l'Amérique : des enfants jouent au basket dans la rue. Image moins traditionnelle : le nombre impressionnant de personnes à la bouche largement édentée. A l'angle de la rue Chestnut et de l'avenue Pitkin, une affiche couvre le mur d'un bâtiment de briques rouges."We make dreams come true" ("Nous réalisons vos rêves"). United Home réhabilite du vieux pour vendre du neuf. "Ce sont des rats", tranche Lionel Ouellette, de l'association Changer, qui s'occupe d'"activités communautaires".

Des "rats" ? Intermédiaire d'un gros promoteur immobilier, United Home, explique le militant, "ne vise pas les pauvres, mais fait miroiter l'accession à la propriété aux basses classes moyennes. Ensuite, il se paye sur la bête". Le candidat à la propriété se voit proposer un "no doc" ou un "low doc loan" - un prêt nécessitant pas ou peu de justificatifs, mais à taux évolutif.

Deux ou trois ans plus tard, les remboursements augmentant fortement, il est menacé de saisie. Plusieurs associations poursuivent aujourd'hui United Home pour discrimination raciale, tentant de démontrer que l'intermédiaire vise en priorité des ressortissants des minorités ethniques. Il y a les "rats", et aussi les"vautours" : les spécialistes du deed theft, le "vol de contrat". Sur un poteau télégraphique, une affichette : "Nous empêchons les saisies et payons cash."  Pas de nom, juste un numéro d'appel gratuit. "Les voleurs de contrat promettent de vous sauver de la saisie puis vous piquent votre maison", tempête Sarah Ludwig, juriste et codirectrice de Nedap (Neighbouring Economy Development Advocacy Project), une autre association d'"assistance communautaire".

La plus connue des méthodes des "voleurs de contrat" consiste à se faire remettre par la personne menacée de saisie son acte de propriété en lui faisant signer une "cession temporaire". Ils s'engagent à prendre en charge le remboursement du prêt, en contrepartie d'un loyer d'un montant inférieur. En plus, ils offrent cash une somme supérieure au prix initial de l'appartement. Vous l'aviez payé 60 000 dollars il y a dix ans ? Ils vous en "donnent" 80 000 dollars. "Quand tout ira mieux, vous rachèterez votre maison", promettent-ils. Le problème est qu'elle vaudra alors 400 000 dollars.

La juriste ne compte plus les cas de gens "tombés dans le panneau", qui se sont retrouvés à la rue. Car, quelque temps plus tard, l'acquéreur "temporaire" revend la maison. On connaît, dit-elle, de nombreux cas d'appartements ainsi acquis et plusieurs fois revendus. Et chaque fois plus cher à un emprunteur ayant contracté un prêt "no doc".

Les "rats" et les "vautours", à East New York, Gloria Edwina Knight et Milagro Munoz les connaissent bien. La première est noire, la seconde latino. Son cas est un classique. D'origine portoricaine, née à New York, trois enfants adultes, Milagro vit avec sa fille aînée et travaille depuis vingt ans comme assistante dentaire à l'hôpital Jamaica de Brooklyn. Le 31 mai 2005, elle achète une maison individuelle à un étage. Coût : 550 000 dollars - 5 000 d'apport personnel, le reste financé par un prêt à risques.

L'agence immobilière Team Mates Realty lui a tout fourni : le courtier, l'organisme de crédit (Long Beach Mortgage, une filiale de Washington Mutual), le contrat. Le prêt est divisé en deux, une partie fixe, l'autre évolutive. Elle sort le dossier de son sac. Le fixe : 956,34 dollars par mois ; l'évolutif : 2 646,87 dollars par mois. Du moins au départ. Sachant que son salaire mensuel avant impôts atteint 2 850 dollars, et compte tenu des 900 dollars que lui donne sa fille pour la location du rez-de-chaussée, faites le compte. Revenus : 3 750 dollars. Remboursement : 3 600 dollars. Durée du prêt : quarante ans... Comment une société de crédit se couvre-t-elle devant une telle impossibilité de remboursement ? La signature de la vente est rapide.

"Tout est parfait", estime Leesa Shapiro, son avocate. Les juristes du banquier et de l'agent immobilier, qui ont rédigé les contrats de vente et de prêt, n'y voient rien à redire. Elle n'avait qu'à signer, "là, là et là". "Rentrée chez moi, je me suis sentie mal. J'avais fait une bêtise, mais je ne savais pas laquelle." Plus tard, trop tard, en relisant son contrat, Milagro s'apercevra que le courtier, Nick Mangianara, avait inscrit à la ligne "revenus" : "16 000 dollars par mois"...

Récemment, le montant de la part évolutive du remboursement est passé à 3 323,33 dollars. Total : 4 280 dollars par mois. Milagro a appelé la banque, expliqué qu'elle ne pourrait pas, que toutes ses maigres économies étaient déjà parties en remboursements. "Ils m'ont promis une réponse dans quarante-six semaines"... "J'ai proposé des remboursements réduits avant de renégocier mon prêt. Ils refusent tant que mon dossier est à l'étude." Alors, depuis trois mois, elle ne paie plus. Un collecteur de dettes l'a déjà appelée deux fois, la menaçant de saisie. Chaque matin, elle part travailler la peur au ventre, redoutant de trouver un ordre de saisie dans sa boîte aux lettres au retour.

Pourquoi s'est-elle embarquée dans cette folie ? "Mes enfants me disaient : "Tu es nulle, tu n'as rien à toi." En Amérique, quand vous n'êtes pas propriétaire, vous n'êtes personne. Je me suis dit que je pouvais y arriver." Soudainement, ses yeux s'embuent. A-t-elle honte ? "Non. Je suis une victime. Ils m'ont prise dans leurs filets parce que je suis une femme. Mais j'ai tant de colère. Et ça me met encore plus en rage de savoir qu'ils continuent de faire ça à tant de gens aussi crédules que moi. Des femmes surtout."

"Milagro est une battante, clame Gloria. Si elle croit, elle s'en sortira." Gloria croit. "Pasteur Knight", comme on l'appelle, officie à l'Eglise pentecôtiste voisine et reçoit dans un jardin broussailleux, devant sa petite maison de bois où elle accueille quatre nécessiteux et où folâtrent ses huit chats. C'est une femme âgée, douce mais déterminée, qui a été enseignante pendant trente ans. Pendant toute la discussion avec Milagro, elle a consciencieusement pris des notes sur un gros cahier.

Gloria est un cas rare. Il y a dix ans, elle a vaincu la Bankers Trust et Delta Funding, un organisme de crédit immobilier. En 1995, son mari, pasteur, meurt. Le couple doit encore 62 000 dollars pour la maison, mais Gloria est en arrêt maladie. La banque propose de lui avancer 88 000 dollars pour refinancer son crédit : 3 000 dollars par mois à rembourser sur trente ans. Gloria se retrouve vite menacée de saisie. A la mairie de New York, un avocat nommé Joshua Zinner lui jette : "Je ne peux rien pour vous." "Vu son nom, je me suis dit qu'il était juif. Je lui ai lancé : "Souvenez-vous des trompettes de Jéricho. Pour le croyant, rien n'est impossible." Il a ri."

Zinner enquête, démontre au juge que Delta, l'organisme de crédit, vise les personnes insolvables pour les exproprier, et en priorité les femmes noires et seules. Le 18 janvier 1999, un article paraît dans le New York Times sur le cas de Gloria. Ralph Nader, le célèbre avocat des consommateurs, s'en empare. L'affaire est bouclée en quelques semaines : Delta Funding quitte l'Etat de New York. La pasteure vit toujours chez elle.

"Démontrer que le bailleur s'en prend intentionnellement à des femmes membres des minorités pour les spolier est la meilleure défense, estime Lionel Ouellette. Mais c'est difficile." La plupart du temps, le juge considère l'individu ayant signé un prêt prohibitif responsable de ses actes.

Que l'affaire remonte aux années 1990 n'étonne pas John Taylor, président de la NCRC (National Community Reinvestment Coalition), un lobby qui, à Washington, représente quelque 600 ONG d'action sociale. "Les prêts prohibitifs existent chez nous depuis vingt ans, rappelle-t-il. Dès 2002, nous avons senti poindre la crise. La moitié des contractants n'auraient jamais dû se voir proposer ces prêts. Mais intermédiaires et brokers à Wall Street se faisaient de telles commissions !"

Le 26 août, le New York Times a publié une enquête sur Countrywide Financial, la plus grosse société de crédit immobilier du pays. Plusieurs anciens courtiers témoignaient de la manière dont la direction avait poussé ses agents à systématiquement proposer des prêts à risques à des personnes dont les revenus justifiaient un prêt conventionnel.

Acorn (Association of Community Organisation for Reform Now), une ONG active dans 100 grandes villes américaines, a publié le 6 septembre une étude fouillée sur les "disparités raciales dans l'accès au crédit". Dans l'Etat de New York, à revenu égal, Noirs et Hispaniques ont respectivement 3,6 et 1,6 fois plus de probabilité que les Blancs de se voir proposer ce type de crédit. Moyenne des remboursements : 3 400 dollars les deux premières années, puis 4 200 dollars et enfin 6 000 dollars après la sixième année.

Pour la seule ville de New York, les ordres de saisie sont passés de 6 800 en 2005 à 14 000 à ce jour. En juillet, ils avaient augmenté de 93 % en un an, à l'échelle des Etats-Unis, selon la NCRC, le lobby de John Taylor. Et 1,1 % des ménages américains en sont déjà menacés. On estime que deux millions de familles supplémentaires le seront dans les dix-huit mois. En 2006, les prêts hypothécaires à risque ont connu leur apogée. "Or les problèmes commencent généralement au bout de deux ans, dit Lionel Ouellette. 2008 s'annonce terrible."


Sylvain Cypel
Article paru dans l'édition du 21.09.07

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